Le temps du Bloc-notes
par Jean Lacouture
Dialogue avec l'histoire
Le Bloc-Notes est, en quelque sorte, la péroraison de l’œuvre de François Mauriac. L’expression étincelante des vingt-cinq dernières années de sa vie. En ce temps-là, Mauriac est avant tout l’homme du Bloc-Notes, de cette éblouissante série d’articles écrits dans l’Express puis dans le Figaro littéraire, qui marquent la sensibilité française et qui ont joué un rôle dans le dénouement de la guerre d’Algérie et l’histoire du régime gaulliste.

Comme toujours avec Mauriac, c’est une affaire compliquée, parce qu’il ne s’agit pas simplement d’un grand écrivain qui apporte de magnifiques morceaux de journalisme à l’équipe de l’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud. Non. D’abord parce qu’il ne s’agit pas d’« articles », mais d’un immense dialogue avec l’histoire qui se fait. Ensuite parce que le protagoniste a une foi encore opéré une profonde, et double, reconversion politique. De nouveau, le combat commence à droite, continue à gauche et cette fois, s’achève au centre. Et à travers trois publications... La première fut la Table ronde, organe des jeunes « hussards » de la droite littéraire, dont le chef de file était Roger Nimier. C’est ce groupe de la Table Ronde qui demanda à Mauriac – avec qui ils n’étaient pas d’accord sur la plan politique, mais qu’ils admiraient beaucoup sur le plan littéraire et qu’ils essayaient de réattirer vers la droite – une rubrique régulière. C’est ainsi que Mauriac invente le Bloc-Notes.
Mais il s’aperçoit bientôt qu’il est vraiment trop en désaccord avec ces jeunes gens, notamment quand se pose le problème marocain. Lui choisit de soutenir l’émancipation des Marocains, contre l’avis de l’équipe de la Table ronde. Il se trouve qu’il a les mêmes difficultés avec le Figaro, où sa position exaspère les « abonnés ». Ce double blocage sur sa droite le conduit à porter son Bloc-Notes de la Table ronde à l’Express où l’on est de gauche, et où on accueille avec enthousiasme le grand Mauriac, et les idées qu’il a sur le Maroc.

Et c’est ainsi que le Bloc-Notes va se confondre avec l’Express auquel il confère un incomparable éclat. Ce qu’il écrit d’abord sur l’indépendance du Maroc et ensuite sur l’ensemble de l’Afrique du Nord est plutôt subversif, comme le soutien à Pierre Mendès France qui n’était guère apprécié à droite. Vingt ans plus tard, tout le monde s’est trouvé mendésiste, mais à cette époque-là, en 1953, c’était un engagement assez risqué. Sur l’Indochine, son projet denégociation était dénoncé comme défaitiste. Si bien que l’épisode de l’Express, qui s’est mal terminé entre Mauriac et Servan-Schreiber, est capital et extrêmement fructueux pour l’homme et l’écrivain, dut-il avoir, plus tard, transporté son Bloc-Notes au Figaro Littéraire. Donc, né à droite, vivant et ferraillant à gauche dans l’Express, François Mauriac a terminé sa course au Figaro Littéraire. Parcours évidemment passionnant pour l’histoire des lettres et de la politique française. Dans le Bloc-Notes, Mauriac s’est exprimé avec un talent et un éclat que je crois incomparable dans notre histoire.

Le journalisme est un genre mineur, nous autres gens du métier en convenons volontiers. Mais le journalisme a donné aussi des chefs-d’œuvre de la littérature française. Les Choses vues de Victor Hugo, par exemple, qui est peut-être ce qu’il a écrit de plus beau, comme ce que Mauriac a écrit de plus admirable serait contenu dans le Bloc-Notes s’il n’y avait les Nouveaux mémoires intérieurs. Mais c’est là que Mauriac s’est, si l’on peut dire, ébroué avec le plus de joie d’écriture et de sens du défi.
 
Je n’ai jamais vu Mauriac à l’Express. Mais mes amis de l’Express, et notamment Jean Daniel, rapportent à quel point il était heureux de se retrouver au milieu de gens plus jeunes que lui, plus ou moins subversifs, qu’il arrivait à étonner par son propre génie de la subversion : c’était quelquefois lui qui était le plus audacieux dans tel ou tel projet ou jugement. Puis le général de Gaulle arrive au pouvoir et met un terme à la guerre d’Algérie. Mauriac rompt avec Servan-Schreiber qui se refuse à reconnaître les services rendus par le général à la cause qu’il a lui-même bien défendue. Et l’âge aidant, il se retrouve au Figaro Littéraire, dans un climat plus conservateur.
Mais, tout au long de la période de la guerre d’Algérie, nul n’a plus bravement condamné la torture, il est vraiment un écrivain du défi.
   
Jean Lacouture