L'entre-deux-guerres
par Jean Lacouture
Le droit des autres
On dit souvent que Mauriac, fils de bourgeois, provincial, catholique, ébloui par le nationaliste Barrès d’abord, influencé par son frère Pierre, le monarchiste, a viré de bord brusquement de la droite à la gauche, au moment de la guerre d’Espagne. Cette assertion doit être nuancée. Il ne faut pas oublier l’emprise, dans sa jeunesse, du Sillon, qu’il quitta parce qu’il s’y ennuyait un peu et trouvait que Marc Sangnier, ce très grand orateur, était un mauvais écrivain. Ensuite se manifestèrent des influences diverses, celle notamment du jeune Henri Guillemin, situé très à gauche, resté fidèle, lui, au Sillon et qui décochait des flèches empoisonnées contre son conservatisme. Mauriac appartenait à un milieu de droite, avait des amis le plus souvent de droite, comme Jacques Émile Blanche. Mais il s’est trouvé très vite face à un certain nombre d’interrogations.
Dès avant la guerre d’Espagne, par exemple, au moment de l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini, quand beaucoup d’intellectuels français, y compris des gens qui n’étaient pas « de droite » comme Claudel ou Gabriel Marcel, par exemple, approuvaient l’Italie fasciste, un certain nombre d’écrivains, parmi lesquels on trouve Mauriac, dénoncent cette entreprise coloniale. Un an avant la guerre d’Espagne, Mauriac s’indigne dans un article magnifique, contre un dessin du célèbre caricaturiste Sennep, qui montrait le Négus en singe dans un arbre. Mauriac se mettait à la place d’un jeune Africain voyant son souverain traité comme un singe, imaginant l’indignation et la colère qui seraient les siennes. Article qui me paraît profondément mauriacien, et qui rejoint Montesquieu et Montaigne : un homme, noir ou non, est un homme, pas un singe ! Là, on est au centre de notre trilogie : Montaigne et ses Indiens, Montesquieu et ses Persans et Mauriac et son Ethiopien... C’est l’ouverture vers les autres, vers le monde. Les autres ont droit d’exister, libres, les autres sont des hommes. Différents de nous, seraient-ils meilleurs d’être blancs, de porter des hauts-de-chausse, de citer l’Évangile ?
Ainsi Mauriac a pris conscience de l’unité du genre humain, des droits de tous les hommes, qu’ils soient les pauvres, colonisés, de couleur ou liés à une autre culture.
Jean Lacouture