L'affaire Dreyfus par Jean Lacouture Le débat familial

François Mauriac disait de lui-même qu’il était « né du côté des injustes ». C’est-à-dire du côté des riches, selon l’Evangile. C’est vrai que les deux familles étaient aisées, du côté des Mauriac et du côté de Coiffard, plus terriens les premiers, plus commerçants les autres. Mais enfin, c’était des gens qui avaient, « du bien ». Pas tout à fait comparable ni aux Montesquieu ni aux Montaigne, qui eux étaient des seigneurs féodaux. Mais enfin, c’était la bourgeoisie de province, bien installée, plutôt conservatrice. Il faut ajouter à propos de Mauriac que sa mère était une catholique très stricte, alors que son père, qu’il n’a pas connu – il avait moins de deux ans quand Jean-Paul est mort – était un « libéral », républicain et anticlérical. Ce qui fâchait Claire Mauriac, bien entendu. Dès l’origine, donc, une certaine ambiguïté : on est riche, catholique et conservateur d’un certain côté, avec, pour un temps, ce zeste de république et de libéralisme, qui nuance...
On est là, installé dans le conservatisme catholique (plus ou moins janséniste chez Claire) quand survient – Mauriac a alors douze ou treize ans – cette crise fondamentale de la société française qu’est l’affaire Dreyfus. Dans la famille, l’ensemble Mauriac-Coiffard, on est anti-dreyfusard, ne serait-ce que parce qu’on lit le journal catholique de la région qui est le reflet de La Croix à Paris, publication anti-dreyfusarde, clairement antisémite. en famille on appelle un pot-de-chambre un Zola !

Mais il y a là encore une ambiguïté :
l’oncle Louis, qui joue en quelque sorte le rôle du père auprès de Claire, est un magistrat libéral, et qui croit, lui, à l’innocence de Dreyfus, car en tant que professionnel, il voit le caractère scandaleux de la procédure et dérisoire de l’accusation. Ainsi, Mauriac vit-il dans sa première adolescence, de treize à quinze ans, cette bataille dans un climat d’ambiguïté, de déchirement de la société française. C’est une sorte de leçon de débat politique qu’il reçoit dès sa jeunesse. Dreyfus est d’abord gracié puis réhabilité en 1906. Mauriac a un peu plus de vingt ans. l’affaire Dreyfus aura été son université politique. Est-il de ce fait « marqué à gauche » ? Non, car s’exerce sur lui l’influence de Maurice Barrès, qui a été un des chefs de l’anti-dreyfusisme.
Peut-on le définir, au moment où il arrive à Paris en 1907, après avoir traversé ces crises, comme marqué par l’influence familiale, et modelé par la société bourgeoise de province à laquelle il appartient ? Sans doute, mais il faut encore une fois nuancer :
cette société catholique, conservatrice, est traversée de courant divers. son frère Jean, qui va devenir l’abbé Jean Mauriac, l’a conduit vers le Sillon qui est l’aile gauche, très à gauche, du catholicisme.

C’est le mouvement de Marc Sangnier qui publie un journal où le Christ est présenté comme un charpentier, un ouvrier. Ce qu’il fut jusqu’à trente ans. Ainsi, dès toute la première partie de la vie de Mauriac, tout est nuancé, balancé par les débats autour de Dreyfus. L’aîné de ses frères, Pierre, est monarchiste, mais le troisième, Jean, chemine dans le Sillon.

Puis s’exerce l’influence de Barrès, d’autant plus forte qu’il est celui qui a consacré à la première œuvre de François, les Mains jointes, l’article qui l’a lancé dans le milieu littéraire de Paris. Quand un garçon de vingt-cinq ans qui vient de province, publiant son premier recueil de poèmes, reçoit un matin le journal dont l’éditorial de Maurice Barrès est consacré à ce minuscule ouvrage (pour tout dire assez médiocre...), il s’attache à celui qui est alors un personnage majeur de la société française...
Jean Lacouture