La Libération par Jean Lacouture Le refus de vengeance
Mauriac s’est affirmé avec assez d’éclat comme écrivain résistant, pour qu’au moment de la libération de Paris on vienne le chercher à Vémars, afin qu’il écrive l’article majeur sur la libération de Paris et l’entrée du général de Gaulle à Paris, le 25 août 1944. Il est « la voix de la Résistance », si on peut dire. Comme membre du CNE, Comité National des Ecrivains, largement noyauté par les communistes, il va avoir l’occasion de manifester, sur un autre plan, son courage. Le CNE réclame en effet une épuration sévère du pays en général et du monde littéraire et artistique en particulier. Mauriac va se faire le défenseur de coupables dont il estime qu’ils ont droit à la miséricorde, en tous cas à une justice sereine. Le Canard enchaîné va le surnommer « Saint François des Assises ». Il plaide pour ceux qui sont menacés de la façon la plus grave, traînés devant la Haute Cour pour avoir trahi et risquent la peine de mort. Deux cas sont particulièrement dramatiques, ceux de Béraud et de Brasillach. Henri Béraud était un écrivain de second ordre, mais non négligeable, auteur des Lurons de Sabolas qui est un bon roman d’aventure. Très populaire dans les milieux de droite, Henri Béraud avait collaboré à divers journaux pendant la guerre. On le disait coupable d’«intelligence avec l’ennemi». Mauriac soutint que si détestable fut son anglophobie, il n’était ni germanophile, ni antisémite, et qu’il n’était donc pas un « traitre ». L’intelligence avec l’ennemi, d’une certaine façon, des hommes comme Drieu La Rochelle ou Céline s’en étaient peut-être rendus coupables. Henri Béraud, non. Et Mauriac a tant fait que Henri Béraud a sauvé sa tête (il en garda d’ailleurs une grande reconnaissance à l’égard de Mauriac...)

Le cas Brasillach était encore plus grave, d’abord parce que c’était un écrivain plus notoire, si l’on peut dire, plus directement engagé, puisqu’il faisait partie de l’équipe de Je suis partout qui était avec des gens comme Cousteau ou comme Laubreaux, des gens qui étaient vraiment acoquinés aux occupants. On disait même que Brasillach avait porté l’uniforme allemand. Ce qui est peu vraisemblable. Des photos d’un homme brun en uniforme vert ont été montrées au général de Gaulle pour accuser Brasillach. Il semble que c’étaient des clichés de Doriot. Leurs visages étaient assez semblables, mais Doriot était un énorme type, et Brasillach un petit bonhomme. Il était difficile de les confondre... ,
   
 
En tout cas, Brasillach était accusé non sans raison de collaboration, de trahison, et pire, de dénonciation. Mauriac, qui avait été l’objet de l’une de ces dénonciations, s’est porté à son secours et a été jusqu’à obtenir une audience du général de Gaulle pour plaider cette cause.
Le général de Gaulle l’a écouté, et a refusé la grâce. Quoiqu’il en pensât, de Gaulle ne pouvait s’opposer à toutes les exigences des communistes qui constituaient un tiers du pouvoir, sinon davantage
ils exigeaient la tête de Brasillach, qui avait conduit bien des leurs au poteau. Je pense que de Gaulle a fait la part du feu. Montaigne dirait en l’occurence que la vie publique a de bien cruelles exigences...
Mauriac s’est ainsi, dans toute cette période, conduit avec autant de courage pour la défense des coupables qu’il en avait montré contre l’occupant. Ce qui nous a valu un beau débat entre lui et Camus, sur la justice de la Libération. Grand résistant lui aussi, Camus était parmi les intransigeants face aux indulgents à la Mauriac. Un tel débat avait eu lieu pendant la Révolution française, entre Danton et Robespierre, encore qu’il n’y eut pas alors de vrais « coupables ».
Camus avait résisté d’une façon plus active et plus directe, parce que beaucoup plus jeune et alors beaucoup plus obscur que Mauriac.
Camus n’a pas la même stature littéraire que Mauriac à cette époque, mais L’Étranger a déjà paru en 1942, et il est le directeur d’un journal prestigieux, Combat. Ce qui fait la grandeur de ce débat, ce n’est pas seulement la qualité des arguments échangés entre Mauriac et Camus, c’est qu’à la fin de l’échange, Camus rendra justice à Mauriac, concluant : « C’est Mauriac qui a raison, pour l’essentiel »...
Il faut dire aussi que Camus, bien qu’il fut du parti des intransigeants, a fini par donner sa signature en faveur de la grâce de Brasillach.
Nous voilà à une assez belle altitude intellectuelle et morale...
Jean Lacouture